Introduction: Pourquoi partir?
J’espère un jour avoir le temps de répondre à cette question avec suffisamment de persuasion pour allumer, chez d’autres, ce même appel qui m’habitait depuis un temps immémorial. Vous me pardonnerez de ne pas m’étaler ici, je me contenterai de citer laconiquement Nicolas Bouvier dont la pensée enrobe les contours de mon désir: « On pense faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ».
Je pars pour vivre, tout ce qu’il y a vivre dans une existence temporaire privée de confort, de routine, d’habitude et de repères. Le dépouillement, ce mot si effrayant pour moi qui vit depuis 23 ans dans un tendre nids de certitude mais dont l’idéal de liberté faisait rage. Arrivée au quasi-bout de mes études, l’esprit plongé dans autant d’ouvrages que d’heures d’écoute, mon expérience enrichit d’autant de conseils et d’interdits, il était temps pour moi d’aller mettre à l’épreuve du monde l’infusion de ces chants théoriques pour confirmer, ou infirmer, selon quel principe je voulais véritablement établir les fondements d’une vie. Peut-être aussi que la philosophie m’a simplement fait tourner la tête, je n’exclus pas cette hypothèse 😉
Ce voyage, je l’espère, me permettra d’écrire sur le monde et ce qui le compose, d’ajouter ma perspective aux longs discours & livres qui en ont déjà tant rapporté et d’y édifier, à ma maigre échelle, un récit à l’autel de la littérature du voyage. Vous y découvrirez un avant-goût dans ce blog que je m’efforcerai – sauf injonction contraire et inévitable, d’alimenter chaque semaine. Bonne lecture!
Mercredi 14/01: Mindelo – Cap Vert
Les chiffres ronds aiment dicter les conduites, je reprends le fil du récit précisément deux mois depuis mes derniers écrits.
Heureusement, je dispose d’un peu de temps pour mettre à jour cette période creuse, et pour cause, je traverse l’Atlantique!
Laissez-moi être un peu plus précis, peut-être partagerez vous mon enthousiasme ainsi: je traverse l’Atlantique… en voilier!
Un mois après avoir achevé mes derniers coups de pédale, d’être entré en terre dakaroise, d’avoir finalisé la première étape de ce tour du monde, & tout un ensemble de célébration symbolique dont je me suis bien gardé de jouir, je prends la route de l’Ouest!
Je dois dire que je n’aurais pas cru que traverser l’océan se révélerait être le chemin le plus tortueux. Le désert de sable fait pâle mine en terme d’hostilité face au désert de mer, et les mirages naissant de la fièvre solaire ne sont rien face aux mirages que les équipages peuvent faire naître lorsqu’ils s’agit de monter sur leur bateau. Dernièrement, mes journées se sont résumés à marcher et discuter. Non au cours de quelques balades au bords des côtes, mais dans les différentes marinas en quête d’une embarcation qui voudrait bien m’emmener, moi & accessoirement mon vélo, de l’autre côté de l’océan.
D’abord à Dakar, pendant une quinzaine de jours, mon quotidien se résumait à déjeuner avec Monsieur Ba – qui m’a accueilli durant toute ses périodes, puis me rendre au CVD – Cercle des Voiles de Dakar, un restaurant/bar & minuscule chantier naval où les marins font haltes au mouillage pour régler des souci, d’ordre principalement mécanique (le bateau) & organique (la faim). J’y retrouvais d’autres bateau-stoppeur – à peu près toujours les mêmes, et des marins – jamais les mêmes, sauf pour ceux qui y vivent depuis des décennies ou qui ont eu le malheur d’avoir de grosses réparations à faire. Le soir, je reprenais la route, deux fois plus dangereuse que le matin en l’absence de lumière, pour annoncer à Monsieur Ba que je n’avais pas de pistes, mais que je ne perdais pas espoir.
L’atmosphère à ce moment était très lourde: plusieurs journées de maladie, la fatigue des derniers jours qui s’accumulent, l’espoir déçue de ne plus pouvoir avancer, et le dilemme cornélien insoutenable qui consiste à 1) devoir prendre l’avion, soit jusqu’au Cap-Vert sans vivre l’expérience d’une première traversée, soit directement jusqu’au Brésil, en faisant une croix sur cette expérience pourtant magique & plus symbolique ou 2) continuer à attendre, sans faire de vélo, et en épuisant chaque jour un peu plus mes batteries de motivation.
J’ai choisi la deuxième option, au prix d’une longue lassitude accentué par mon état mental déplorable et l’état des routes dakaroise qui l’étaient d’autant plus. Chaque aller-retour réussi sonnait comme autant de célébration d’être toujours en vie, tant le serpentage entre camion, moto, voiture, piéton, poussière et pollution déchaînés étaient des épreuves vitales de chaque instant.
J’ai finalement réussi à embarquer avec Aurore et Christophe, ainsi que Braydon et Sylas, à bords du OaoaTimka, pour 3 jours de traversée jusqu’à Sal. Ces longues journées mériteraient plus d’attention et de description que toute ma période passée à Dakar.
La première chose à dire est que je n’ai pas le mal de mer, c’était la chose qui m’intéressait le plus, savoir si je continuais à entretenir la possibilité de traverser cette océan par voie maritime en dépendait. Ensuite, je peux, quand les conditions et surtout la motivation sont réunis, cuisiner des plats tout à fait appréciables- je ne m’en targue pas mais ne reprend que les termes de mon équipage. Enfin, je peux monter au mât en pleine navigation avec des vagues oscillant entre 2,5 & 3m, moyennant quelques vomis une fois le sommet atteint.
Ce dernier point mérite un paragraphe: une manille s’est cassée au niveau de la drisse de grand-voile – j’ai moi-même dû réviser pour connaître ces termes voileux, & je ne suis pas bien sûr qu’ils soient parfaitement appropriés, mais veuillez ne pas m’en tenir rigueur. Nous avons donc dû, pour continuer à utiliser la grand-voile et ne pas être condamné à avancer à 3 noeuds de moyenne, monter sur ce fameux mât. Sylas, le plus expérimenté d’entre nous, s’élance en premier. Le malheureux, attaché au sommet mais pas autour du mât, le lâche une fois arrivé en haut et se retrouve à faire, tel une scène de tension extrême dans mission impossible, des tours autour du mât, maintenu seulement par une ficelle d’escalade. Terreur de son côté, impuissance du nôtre. Il redescend, s’étends dans la voile accablé physiquement et psychologiquement, & devra passer les dix jours suivant la jambe au repos. Je m’élance à mon tour, cette fois attaché par un harnais au mât, & grimpe les vingt mètres qui me sépare du sol. Une fois au sommet, je ne comprends pas grand-chose, mais comprends au moins que je ne peux donc rien faire. Échec, cuisant, je redescends. La problématique éclairée, je me hisse à nouveau et, quelques minutes à me battre avec des bouts plus tard, je redescends triomphant la tête du Minotaure entre les mains – en l’occurrence une poulie.
Je suis finalement arrivé à Sal, après 3j sur la mer. Ma sœur m’y a rejoint et nous avons poursuivit l’aventure maritime en embarquant ensemble sur le Levante, aux côtés d’Axel et Éléna, et des trois têtes blondes qui constituent le reste de la famille: Lucas, Izïa et Malo. Nous passerons 5j à leur côté, entre Sal, Boa Vista et Santiago, où nous leur diront au revoir avant que ma soeur ne prenne son avion, le 31 décembre.
De mon côté, mon voyage commence à faire son chemin, et la télé cap-verdienne en est intrigué, je passe sur le journal de 20 heures – mon anglais tortueux m’empêche de regarder la séquence & je ne vous en partagerai pas le plaisir haha.
Je suis finalement arrivé à Sao Vicente, sur Mindelo, et après 10j de recherche, j’ai maintenant eu confirmation pour un départ le 22 janvier vers Natal, le nez brésilien, pile pour le carnaval!
Vendredi 14/11: Guergerat – Frontière avec la Mauritanie
Le désert du Sahara est derrière nous – je l’écris avec plus de surprise que de soulagement, tant les derniers jours ont été suffisamment répétitifs mais insuffisamment pénible pour ne pas s’être compter. Traverser le Sahara, c’est comprendre ce que signifie traverser le Sahara. La mer de sable brûlante, les suffocations d’un manque d’eau chronique, l’accablement d’un astre intransigeant, les horizons étourdissants qui ne promettent qu’un unique et répétitif futur proche, nous l’avons vécu et en même temps éviter.
Disons que nous avons vécu le meilleur du Sahara: proche de la côte, donc de l’Océan, et donc de son vent qui aplanie les courbes de températures tout en adoucissant les paysages sableux avec des teintes qu’on ne s’attendrait pas à retrouver: le bleu baveux des écumes et l’ocre jaunâtre des côtes qui se confrontent. Pour qui voudrait éprouver le Sahara, entrer dans son sein et affronter sa léthargie, il faudrait le pénétrer par l’Est , ne pas emprunter les routes agréablement aménagés par les autorités jusqu’à la frontière mais s’élancer, pieds nu ou à dos de dromadaire, à l’écart de toute forme d’humanité.
Je crois devoir me réjouir de ne pas avoir eu à le faire. Pour autant, tout n’était pas donné. L’enchaînement des nuits dans le désert, d’un régime à base de pain sec le midi et, les jours de faste, de tajine le soir, les paysages désolés ininterrompus qui n’ont pour seul renouvellement une couleur changeante – du jaune au blanc à l’orange au jaune à nouveau, ou encore les longues journées à tirer profit du vent autant que de mes jambes, côtoyant des 150km par jour, moi qui satisfaisais jusqu’alors de 90km.
De la Mauritanie je ne sais rien, j’imagine des paysages désertiques d’autant plus rudes que les routes ne seront pas aussi bien aménagé, et sa culture m’est étrangère, je ne saurais même pas dire quelle langue se parle ici. J’aurais le temps de le découvrir, nous prévoyons d’abord d’atteindre Nouadhibou, puis de prendre le train de fer qui nous emmènera droit vers l’Est et donc, pour les meilleurs en géographie, directement au cœur du désert.
Dimanche 09/11: Boujdour, Sahara
L’acte montagneux s’est achevé il y a quelques jours, ce qui raisonne avec autant de joies que de peines: derrière moi les ascensions sysiphéenne et les vents cinglants qui caressent les sommets, mais derrière moi également, avec un pincement, un visage du Maroc: celui teinté d’une culture Amazigh de fierté intérieur, de traditions centenaires d’accueil et de partage, développées entre plateaux vierges et reliefs échancrés, accompagnés de leur cortège floristique et faunistique. À l’origine, ce crochet dans les altitudes marocaines s’était pensé selon une lecture restreinte aux seules considérations topographiques: éprouver le dénivelé, c’était autant pour ne pas connaître les longs rouleaux bitumeux de la côte jusqu’à Dakar, que pour adapter mon corps, avec un premier vernis, aux conditions d’ascensions qui m’attendront, avec 2 ou 3 fois plus d’acuité, dans les Andes puis les montagnes d’Asie centrale. Finalement, je les achève avec une satisfaction intense qui ne doit rien aux critères préalablement établis: l’Atlas, sous sa désignation rocailleuse, n’est pas qu’une chaîne de montagne, elle recouvre tout un rapport au monde, à la vie, et à l’autre, qu’arrivé à Agadir, je savais déjà ne plus revoir ni ressentir.
Je savais à cet instant ne pas faire qu’une décision anecdotique, et je suis heureux que ce fut une bonne décision, et que plus encore, elle fut loin d’être anecdotique.
En rejoignant les côtes, les élévations s’aplatissent pour se fondre dans la mer. Les villes historiques, conservant une architecture traditionnelle – argileuse pour la plupart, s’effacent devant l’appât de la modernité: Agadir est une grande ville, qui en use les codes caractéristiques. J’y retrouve certes piste cyclable mais de toute froideur, restaurants mais préméditation à la consommation, la spontanéité des sourires n’a plus ses lettres de noblesse, mais force est de constater qu’ici comme ailleurs, le « développement » (au moins matériel)a s’accompagne d’une perte d’essence, et c’est, semble-t-il, la marche naturelle de la mondialisation.
Bon, cela étant dit, ce premier affect est rapidement dissipé par la joie ressentie lors des retrouvailles avec ma mère, bientôt deux mois après mon départ. C’est un grand souffle qui laisse retomber deux mois d’aventures et d’expériences sur les routes. L’occasion, au contact des êtres aimés laissés à notre départ, de faire le point en lisant dans leur yeux ce qui, chez nous, subsiste & ce qui a été transformé. Nous savourons ces retrouvailles & ces doux moments partagés dans cette culture que je redécouvre, maintenant qu’elle s’ouvre à nous, et plus seulement à moi. La fresque agardienne ne nous retient que deux jours, car ma mère, dans son indomptable planification & soutient du projet, ne compte pas, premièrement, me retenir ad vitam eternae en un point, et secondement, me laissé filer seul sur les routes lorsque l’occasion d’accompagner symboliquement un trait du voyage se présente à elle. Résultat, nous écumerons pendant 7 jours les côtes sahraouies, 500km jusqu’à Tarfaya, durant lesquels je pédalerai tandis que maman fera la liaison en voiture, en emportant salutairement avec elle mes chargements, qui me déposséderont de 15kg et me referont découvrir les joies du cyclisme dépouillé.
Ces déroulements vers le sud seront entrecoupés, lors de nos arrêts, par des rencontres et expériences mémorables: un concert berbère inattendu au cœur des venelles de Tiznit, un musée d’objets nomades vieux de 40 ans soutenu par le travail borné d’Abdou, lui-même nomade jusqu’à ses 14 ans avant de se sédentariser et de planter les racines de son passé dans cette ancienne Kasbah de l’Oasis de Tinghmert, à 2 pas de Guelmim. Aziz, à Tan Tan, qui nous ouvre les portes de son auberge et celle de son passé, de l’Arabie Saoudite à ses terres natales, avec le lot de déconvenue que ces péripéties entraînent, puis, comme un signe – non-anodin à l’évidence, l’arrivée à Tarfaya et la visite du musée Saint-Exupéry, l’écrivain aventurier humaniste qui ne s’est jamais vraiment laissé emporter par ses part de sombreurs, aussi étendues soient-elles, & qui, comme d’autres avant et après lui, n’ont jamais vraiment cessés malgré eux d’être optimiste, envers eux et le monde. Si je suis loin encore de connaître le rôle que je veux tenir dans le cirque de la vie, voilà au moins une posture qui nourrit mon inspiration et ce voyage.
Les plaisirs sont comme tout bonheur, éphémères, et le temps des au revoir retenti comme une promesse, celle d’abord individuelle, de prendre chacun soin de soi, et collective, de se revoir vite en ayant respecté la première. Alors tandis que je creuse plus au sud vers l’océan saharien, maman remonte elle retrouver la fraîcheur – glaciale en cette période, parisienne.
Pour la seconde fois depuis le début du voyage, la suite de la route ne se vivra pas dans l’intimité singulière: Louis/route. Benjamin, avec qui nous avions rallier l’Espagne et le Maroc le temps d’une traversée en ferry, me retrouve quelques 1800km plus tard, bien loin des côtes boisées & peuplées espagnoles, qui ont eu le temps de s’effacer pour les plateaux plats & arides du Sahara. Nous repartons donc de Tarfaya, la boussole pointant vers le sud, le thermomètre pointant vers le Nord (vers le haut quoi, fin il indique des températures élevées donc, c’est plus clair?). À partir cet instant, nous entrons dans un songe dépeuplé pendant quelques rudes journées porté par un vent et un rythme désamorcés.
La traversée du désert fût jusqu’à maintenant une affaire de rationalisation: nous fixons nos efforts sur ceux du vent: puisse-t-il souffler dans notre sens, nous avalons des dizaines de kilomètres en une poignées d’heures et faisons des bons de géants, quoiqu’en disent les paysages inchangés. Le record se porte à 180km, pour une moyenne de 30km/h ! Certains s’étonneront certes de mon étonnement, mais mon rythme de croisière s’élevait, dans mes jours de forme, autour de 22km/h, de quoi me changer. Le soir, nous bivouacons dans le désert: les températures et la luminosité s’abaissent progressivement main dans la main, & seul le chant des voitures sur la route à quelques centaines de mètres viennent trahir le silence sépulcrale qui se dégage des dunes. La journée le vent est notre allié, le soir, pour installer nos tentes et passer des nuits paisibles, il se transforme en véritable antagoniste infatigable: son souffle s’échoue sur les parois et les fait raisonner.
Le Sahara Occidental est un territoire particulier, & nous pouvons nettement sentir que notre passage est en écho avec une célébration qui fait histoire: les cinquante ans de la marche verte: politique menée par le précédent rois Hassan II, visant à rassembler 350000 marocains en marchent, triomphalement et patriotiquement, vers les terres du Sud: une façon de mobiliser sa population autour d’un enjeu qu’il érigera en cause nationale, tout en profitant de l’apolitisme civil pour mener un coup de force politique. Cinquante ans plus tard, loin d’être un hasard, l’ONU formule un nouveau pas symbolique vers la reconnaissance de l’appartenance de cette terre au royaume marocain, plusieurs années après les efforts répétées et l’agilité diplomatique d’Hassan II sur la scène internationale. Ces célébrations ne sont plus l’objet de confrontations depuis longtemps: les peuples vivant ici historiquement se sont enfuis vers l’Est durant les oppositions armées entre la couronne marocaine et le Front Polisario quelques décennies auparavant, et survivent désormais dans un non-lieu, situé à l’entrée de l’Algérie, dans un état permanent d’apatride, car non-reconnue par cette dernière et dans l’impossibilité de retrouver leur terre saharienne désormais investies par de nouvelles populations, savamment encouragées par le gouvernement marocain en usant d’arguments difficilement refusables comme des primes d’installation ou, pour les criminels, de remise de peine en échange d’un travail dans cette zone, certains y deviendront pêcheurs.
Plus qu’un objet d’opposition clivant, les célébrations se font donc de façon uniforme, festive certes, mais également farouchement contrôlée par des gardes-royaux qui semblent mettre en scène des arrestations arbitraires sous nos yeux. Cette situation délicate & infiniment complexe nous suivra par la suite de la traversée suivant bien des manifestations.
Vendredi 24/10: Ifegh, village berbère du Haut-Atlas – café Marouane
2 semaines se sont écoulés depuis mes premiers coup de pédale au Maroc.
Ma traversée de ce pays s’était entamée avec une première question déterminante: privilégier le littoral: routes côtières très plates, villes touristiques, itinéraire le plus direct vers Dakar, où se laisser convaincre par les montagnes: dénivelé ventripotent, vallées amoncelées, cultures plus authentique, moins perverties par l’appât touristique. Rapidement la décision était prise, je vous écris depuis le Haut-Atlas, en plein cœur des montagnes berbères, où je passe la nuit dans un café après y avoir été accueilli & nourri par des Amazirs avec lesquels je partage seulement quelques phrases communément compréhensibles, mais qui, par la communion d’un sourire et d’une âme fervente m’offre tout ce qui m’avait été décrit en des mots élogieux et que je vous ai retranscrits précédemment.
J’ai trouvé jusqu’ici au Maroc une hospitalité inénarrable, ou peut-être descriptibles d’une infinité de façon dont je vous épargne les détails. Elle se vit quotidiennement sur la route: les klaxons accompagnent les bruits de moteurs dans un chant conjoint, les mains s’échappent des vitres pour vous hélés énergétiquement, & les sourires se déploient à pleines dents. Lorsque l’élan de générosité s’envole, on s’arrête même pour me proposer de l’eau, m’encourager, laisser un numéro de téléphone, et parfois, comme aujourd’hui, pour prendre un goûter au bord de la route. Les routes du Maroc sont vivantes, elles vibrent constamment du contact humain et de l’engouement qu’amène la vue d’une bichkleta qui transpire le long voyage.
Les paysages, eux, vous surplombent constamment – les montagnes ont bien un statut à défendre, et je dois dire qu’elles en sont à la hauteur. J’ai d’abord traversé le Rif, avec du recul l’étape la plus difficile de ce voyage: les premiers cols, les premières montées infinissables, les premiers lacets qui se tordent et retordent en vous faisant lorgner une arrivée qui n’attends que de vous avoir pleinement essoré pour pointer sa figure aplanie. Pourtant, sur le papier, les vrais hauteurs, celles de l’Atlas, étaient loin d’être atteinte, alors je redoutais cruellement mon entrée dans ces hauteurs hostiles. Par chance, avant d’y parvenir, quelques belles expériences ont ponctué ma découverte du Maroc et nourri mon courage pour l’épreuve à venir: Chefchaouen, la perle bleue, Karia Ba Mohamed, demi-finale de la coupe du monde U20 France-Maroc, partagé entre une envie patriotique de gagner et celle inédite d’assister au premier sacre d’une équipe africaine; je l’a vivrai quelques jours plus tard, à Azrou, enflammé de 2h jusqu’au petit matin suite à cet exploit en finale contre l’Argentine. Fès, dernière étape avant l’entrée dans les territoires montagneux, et première ville impériale que je visite. Si l’ascension me tenait en émoi depuis mon arrivée, la réalité fut bien plus appréciable qu’espérée: une montée progressive jusqu’à 2200 mètres, agrémentée d’étendues panoramiques qui développaient toute la palette qu’on peut attendre d’une chaîne de montagne ancestrale: mamelons bossues mêlées de pics échancrés qui tendent leurs fronts, lisses ou tendues, vers le ciel.
Les hauteurs du Haut-Atlas atteint, les plateaux s’apprêtent et se laissent parcourir sur des longueurs infinies.
Samedi 11/10: Tanger
14km de mer et un pays entier nous sépare désormais, cependant que je me réveil à la porte de l’Afrique: Tanger, l’une des rares grandes villes marocaines non-impériales, mais qui recèlent d’histoires lisibles dans les remparts fièrement dressés face à la mer – aujourd’hui ne faisant face qu’aux ressacs des vagues – et protège ce qui fût, comme pour tous, le plus précieux de son être: son cœur. Un centre historique effervescent où se côtoie maisons traditionnelles et terrasses en rooftop, café musicaux arabo-andalou vieux de siècles entiers et nouvelles boutiques de souvenirs en tout genre fraîchement mises sur pieds pour attirer les désireux de fouler la porte de l’Afrique.
Mes derniers souvenirs en Espagne étaient à l’image de cette traversée de 18 jours: riches en expériences & éprouvantes en dénivelés. Les quelques kilomètres suivants mon départ de Séville – et les à bientôt avec ma sœur – n’étaient pas les plus simples. Le confort et la chaleur des siens retrouvés embaument le cœur au moins autant qu’il le déchirent à nouveau lorsqu’on les perds. Pour avancer, il faut avancer, littéralement: on soulage le poids du coeur en le faisant porter par les jambes. Puis, comme un automate réglé pour sillonner, on referme la bulle autour de soi et de son vélo, et, la tête dans les épaules, on fait défiler les paysages. Une nuit dans un parc, puis dans une caserne de pompier et enfin chez Rémus, sur les côtes de Gibraltar, mettent un point, ou peut-être seulement une virgule, à ce passage en Espagne. J’en ai d’ailleurs profité pour arpenter les pontons de la Marina située à La Línea, qui accueille beaucoup de bateaux s’apprêtant à effectuer la grande traversée vers l’Amérique. Les quelques échanges que j’ai pu avoir au poste d’accueil étaient encourageants: un jeune, qui plus est motivé, c’est deux raisons convaincantes d’être embarqué. Bon, l’équation n’inclut pas un vieux vélo encombrant. J’ai encore quelques milliers de kilomètres de réflexion pour affiner mon approche avant mon arrivée au Cap-Vert, mais je crains que mon vélo ne soit pas suffisamment encombrant pour me faire perdre espoir.
En attendant, c’est un nouveau petit pas dans une grande traversée qui vient d’être franchi: je perds à nouveau un brin de confort que je gagne en aventure. L’arrivé dans un nouveau pays, et surtout dans un nouveau continent symboliquement séparé par la première mer que je traverse, bon en réalité ça représentait 45 minutes de ferry dernier cri option wifi. Mais quand même, un pas à l’extérieur et déjà les côtes échancrées et les remparts centenaires de la médina me tendent les bras, baignés par le soleil déclinant qui infuse l’atmosphère paisible des fins de journée méditerranéenne.
Pour entamer l’aventure marocaine, je suis accueilli chez Chokri, un marchand d’art et galeriste dont la maison, perchée dans les hauteurs de Tanger – abrite une collection hétéroclites mais savamment sélectionnés de tableaux, parures, mobiliers et sculptures distillés dans chaque espace d’une villa bourdonnante de couleurs chaudes. Je fais par la même occasion la rencontre de Kenza et Khadija, la première m’introduira au langage marocain, le derija, en devenant mon ostada – professeure, la seconde à la cuisine marocaine, en élaborant des plats traditionnel d’une envoûtante qualité, aussi bien pour le ftor – r3da – achya, je vous laisse en déduire le sens! Ces premières saveurs du Maroc m’ont été si agréable que j’y ai prolongé le plaisir durant 4 jours, enfin je me permets de prendre le temps, et c’est un grand bien que d’apprécier les mêmes paysages que la veille en se réveillant!
Lundi 06/10: Séville
Chers lecteurs, damné suis-je pour me laisser emporter par le goût de l’expérience au mépris du plaisir du récit. La solitude est de bon aloi pour la discipline physique, mais terrible pour l’effort de communication. Je me plais à voir défiler les journées et chaque quête qu’elles recèlent sans voir passer les dates, et voilà 10 jours que je ne vous laisse pas savourer les délices méditerranéen offert par ce bout de terre espagnol.
Je vous écris et salue depuis Séville, capitale andalouse aux milles azujelos de style néo-mudejar qui trône à chaque angle de venelle comme s’ils appartenaient tous à une seule fresque envoûtante ornementés de couleurs ocre et sangre de torro – littéralement sang de torro, un rouge épuré & sableux qui dessine nombre de bâtisses. Ma sœur – Garance pour nos intimes, vient de me quitter après un week-end salvateur passé à ses côtés afin de célébrer son 25ème anniversaire. Au menu des célébrations: tapas dont le nom gonfle l’estomac plus que l’assiette, cervezas exposés sur les terrasses transformées en brûloirs par le soleil tyrannique, mais surtout moments fraternels partagés à refaire nos vies et le monde, hier et demain, et à infliger quelques corrections aux jeux de cartes afin de rappeler que les douleurs aux jambes n’empêchent pas d’être futé avec les mains.
Ma traversée de l’Espagne s’achève dans 200km, dans ce petit îlot britannique ubuesque de Gibraltar. L’heure est donc au bilan, avec un brin de prématurité et de pincement.
L’accueil en France était déjà affaire de surprise et d’étonnement, en Espagne c’est encore autre chose : laissé entrer un étranger, dont l’accent, le sourire tiré aux oreilles qui gonfle des pommettes saillantes trahissent l’étrangeté, n’est pas dans les coutumes. Et on se rappelle, ce qui n’est pas dans les coutumes appellent une grande force psychologique pour être transgresser. J’ai donc essuyé plus de refus que de goutte de sueur lors de mes premières tentatives, qui se sont donc soldées par quelques nuits de bivouac, voyons-le comme une façon de reconnecter aux bienfaits de Mère Nature. Pourtant, c’était sans compter sur la rencontre d’amis bikepackers qui me glissent au détour d’une conversation ma future nouvelle stratégie : il faudrait essayer d’aller voir du côté de los ayuntamientos – les mairies. Il ne m’en fallait pas plus. Me voilà accueilli comme un prince, moi qui aie tout d’un ogre, dans les mairies des villages qui s’étonnent et s’égaient d’un touriste tout à fait original à qui un coup de main est manifestement le bienvenue. Me voilà introduit malgré moi en politique local lors de mes dîners avec les différents maire, et je repars avec un grand sourire, des gâteaux, et parfois même de la compagnie quand 2 courageux se décident à parcourir les dix premiers kilomètres à mes côtés.
Alors tout n’est pas toujours aussi rose, surtout au beau milieu des villes, où trouver un campement se révèle plus difficile que changer un pneu post-crevaison. Pourtant, certaines âmes nous rappellent que ce voyage reste et restera toujours une question de rencontre, sûrement l’une des règles les plus immuables de notre existence. C’est le cas d’Adri, un franco-espagnol ayant traversé la Mongolie à pieds, en solitaire, sur presque 80 jours, qui a dû reconnaître en moi un membre de cette espace d’homo-adventurus auquel il appartient également, et m’a accueilli pour une soirée à Merida traité comme un illustre monarque romain revenu d’un long voyage. Il fait parti de ces rencontres qu’on n’oubliera pas, et de ces anecdotes qui s’érigeront en exemple d’accueil lorsqu’on nous demandera comment faisait-on pour dormir.
Désormais, je quitte l’auberge pour repartir sur le bitume écorché à vif par la pesanteur du soleil, en direction de la côte, puis du Maroc, le prochain pays de ce périple, et vous dis à très vite!
Mercredi 24/09: Anglet -> Alegia -> Vitoria -> Burgos (Tardajos)
Je vous écris de bonne heure après cette 3ème nuit chez nos bien-aimés vecinos españoles, avec une condition quelque peu moins glamour qu’attendu! Loin des plages et du soleil fiévreux qui nous viennent à l’esprit à l’évocation de ce pays, c’est les doigts gelés, dans un petit village de pierre échoué aux alentours de Burgos que je me lance dans mon récit : moi qui ait tant attendu d’atteindre l’Espagne pour enfin développer mon contact avec le soleil, ce dernier doit avoir de bonnes raisons pour me fuir depuis mon départ!
Ayant quitter le territoire français, je me sépare également d’une certaine marge de confort, la première étant la langue. Ici les Bonjour se transforment en Holà, les Bon courage en Buena suerte, et les « jusqu’où allez-vous ? » en « ahhhhh Francia ¡qué increíble! Estas haciendo el camino de Santiago, ¿no? Hasta Dakar? ¡Qué loco estas! Si necesito algo solamente…. », moi qui pensais avoir perdu quatre-vingt dix pour cent de mes rudiments appris en classe préparatoire, je réalise avec un certain plaisir en avoir perdu seulement quatre-vingt cinq. Et c’est une très bonne chose car les espagnols, et surtout les basques, sont très chaleureux! Contrairement à la France, ils ne cachent pas leur curiosité et ne se font pas timides sur les encouragements, des klaxons, des cris d’encouragement (tout du moins ce que je pense être des encouragements, je n’ai que des rudiments pour rappel). M’étant arrêté dans un petit village avant-hier pour déjeuner, voilà 4 espagnols piqués de curiosité qui m’entourent pour me poser mille questions, l’un d’eux, Juan José, me laisse son numéro et le dessin d’un itinéraire pour être bien sûr de voir toutes les beautés que le pays basque a à me montrer.
Le second confort perdu, dont je n’avais pas suffisamment jouis jusqu’alors: les chemins plats. Le Pays Basque est un pays qui tient sa réputation: espaces vallonnés, cols infinissables, traître faux-plats, je prends chaque jour un peu plus de hauteur (je suis déjà à 1000m+), et mes jambes un peu plus de douleurs. Chaque fin de côte ne laisse à peine le temps de se faire célébrer qu’elle préfère introduire une petite sœur, parfois une grande, derrière elle. C’est précisément à ce moment que le mental entre en jeu : s’engage un combat de qui craquera le premier. Tant que je vous écris, sachez que je demeure gagnant.
Dernièrement, j’ai été accueilli à Algesia, dans un jardin pittoresque plongé dans les gorges des vallées basques qui ne promet d’offrir que fraîcheur d’altitude, verdures chatoyantes & silence sépulcrale surplombé par l’écoulement de la rivière. Les villages suivants et précédents s’enorgueillissaient du même traitement, comme un long défilé d’aménité aux paysages défilants, avec, comme pour m’inviter à rester contempler plus longuement ces espaces reculés, un aménagement cyclable digne d’une étape de la Vuelta. En arrivant à Vitoria, l’une des 3 villes majeures de la région basque, j’ai été accueilli et merveilleusement choyé par Oscar, Anna et Alph, un colosse canin qui a lui seul occupe une place considérable de l’appartement et, victime de ses gênes de chien-garde, s’habitué fort mal de ma présence – potentiellement également de l’odeur s’émanant de cet étranger introduit dans ce qui fût sa chasse-gardée.
Je m’enfonce dès les prochains jours dans les contrées désertiques de Castille-et-Léon, le soleil m’y attends enfin pour, semble-t-il, rappeler sa suprématie sur ces espaces désolés où le règne du vivant ne se limite qu’à quelques espèces d’oiseaux et d’insectes. Heureusement, c’est également dans cette direction que le pèlerinage de St-Jacques gonfle ses voiles, ce qui me permettra d’échanger quelques chaleureux encouragements avec los pelgrinos dont la foi ne peut qu’alimenter mon itinérance.
Samedi 20/09: Bonnes -> Availles-Limouzine -> Barbezieux -> Bordeaux (Pessac) – Pyla-Sur-Mer -> Mimizan -> Bayonne (Anglet)
Une frayeur non anodine m’a, par un obscur mécanisme, fait penser à écrire de mes nouvelles. Peut-être me suis-je dis que le voyage pourrait s’arrêter à tout instant et qu’il vaudrait mieux en profiter pour vous en partager ses plaisirs.
Avant toute chose, je vous écris à mon 959ème kilomètre, depuis les côtes Atlantiques qui ne se vantent pas de leur mérite en ma présence : l’orage m’accueil, et ceci pendant au moins les 3 prochains jours, avec, comme vous l’avez sûrement remarqué, des températures qui chutent soudainement de 10 degrés. N’ayant accès qu’à une infime partie des informations depuis mon vélo, je préfère me plaindre et vitupérer depuis mon clavier de téléphone envers les Dieux océaniques qui s’irritent de on ne sait quoi.
Les derniers jours étaient doux à certains égards, plus rudes à d’autres, le bon équilibre se maintient! Doux de belles rencontres, je n’ai bivouaquer qu’une seule fois sur toutes ces derniers nuits, juste à proximité de la dune du Pyla – expérience que je ne peux que déconseillé, la beauté du coucher de soleil ne s’est pas poursuivie d’une nuit en beauté: les vents marins, glaciales et impétueux, ne s’y prêtent guère. Le reste du temps, j’ai été accueilli chez Jacques et Chantal, Peter, Aline, Sam et Vanille, Carole et Fanélie puis en ce moment même chez Emma et Joseph, nous y reviendront c’est promis. La rencontre m’aide à lutter face à la solitude des kilomètres parcourus. En réalité, les interactions quotidiennes se font très courantes: Jean-Marc devenu cicérone à Bordeaux le temps d’une magnifique balade sur les quais, Nicole, une femme aux multiples qualités avec qui nous prenons dignement le temps de refaire le monde: forte, indépendante, et bavarde! Eyandé, un basque qui décide de faire 250km pour rentrer chez lui à vélo après un rdv client plutôt que de prendre la voiture, le tout en une journée! Autant de personnes et de trajectoire qui offrent de belles découvertes et une belle dose de bien-être!
Doux les paysages multiples qui déclinent une France aux mille visages! Les pâturages laissent la place aux vignes en arrivant aux abords de la région bordelaise, qui laissent eux-même la place aux vallées de pins en arrivant dans Les Landes. Les jours se répètent mais ne se ressemblent pas, et si l’activité se perpétuent, force est de constater que le décor nous offrent chaque jour de nouvelles spécialités.
Les rudesses se font surtout ressentir au niveau des muscles, les douleurs s’enchaînent et se passent la main: le genoux droit intérieur au 6ème et 7ème jours, le genoux gauche, toujours à l’intérieur, du 7ème jusqu’à aujourd’hui, et entre-temps, une douleur au talon d’Achille droit qui m’a forcé à m’arrêter hier. Bref, le corps s’exprime et se fâche, au moins il communique, pas de la façon la plus douce mais sûrement la plus efficace pour être compris : je fais les règlements, et si besoin, je m’arrête! C’est une belle collaboration en perspective.
Toujours dans la catégorie à améliorer: si toutes ces rencontres ont été plus formidables les unes que les autres, je me dois de reconnaître avec un réalisme teinté de regret que les gens se méfient toujours plus de l’inconnu. Comme je l’avais déjà mentionné, les premiers contacts se veulent toujours être des contacts de méfiance hostile, et non de curiosité – ce que je peux parfaitement comprendre à la vue de l’engin qui se présente à la porte . Mais en échangeant avec mes hôtes, je comprends que c’est un climat généralisé défensif qui s’est développé au fil du temps. Je prendrai peut-être le temps de m’y attarder plus longuement en comparant cette impression avec les futurs pays traversés, mais c’est une constante que j’ai ressenti sur l’ensemble du territoire.
Comme promis, je reviens à l’épisode du soir, asseyez-vous confortablement pour suivre ce thriller : arrivée à Bayonne, je me fixe le passage du centième kilomètre avant de me plier à ma corvée quotidienne qui consiste à trouver un logement. Ce kilomètre étant atteint, je traverse les rues en m’efforçant de trouver un lieu commode où passer la nuit. Lorsque je sélectionne une maison qui m’a l’air toute disposée à m’accueillir, je sonne et essaye, au mieux, de cacher la frugalité de ma condition – je me contente en réalité de me tenir droit et souriant. Mais encore faut-il avoir quelqu’un à qui sourire. Comme souvent, les gens ne sortent pas pour s’enquérir de la personne qui demandent manifestement leur présence. Parfois ils ne sont juste pas là, souvent ils sont d’une telle méfiance qu’ils ne préfèrent pas ouvrir. C’est le cas ici, j’avance, essuie les absences de réponse et les refus, jusqu’à croiser une dame, Emma, en pleine rue. Je l’aborde, lui explique ma situation et elle m’indique très gentiment être auxiliaire de vie chez un propriétaire, Joseph. Ce dernier accepte de me recevoir pour que je puisse poser ma tente dans son jardin et tout deux me proposent même de partager le repas : délicieuse choucroute au menu! Nous discutons, de tout, de rien mais de beaucoup, jusqu’au moment où je retourne à mon palace sardiné au sol. L’averse et le tonnerre qui se sont déclenchés entre-temps ne sont pas de cet avis. Les éclairs dansent tout autour de moi dans un concert d’imprécation et me voilà déjà imaginer l’annonce de ma perte d’un coup de foudre, pas le bon pour cette fois. Je comprends le danger imminent et me réfugie sur le pallier. Dans une forme de symbiose d’humanité réciproque Joseph ouvre la porte au moment où je m’apprêtais à toquer pour me demander si tout va bien. À l’évidence rien n’allait. Ils me proposent avec Emma une chambre. Entendons ici une chambre à Bayonne, dans l’un des quartiers les plus sécurisé et aisé s’il en est : salle de bain, lit confortable, je passe d’un extrême à un autre et vous écrit actuellement depuis mon palace.
Demain, c’est direction l’Espagne, première étape majeur de ce périple. La météo ne m’y accompagne pas, mais le mental, lui, oui!


Lundi 15/09: Départ Conflans-Ste-Honorine – (Fleuriste -> Cave des Batteliers) le Jeudi 11/09-> Vallée des chevreuses -> Saint-Denis-Les-Ponts (Châteadun) -> Chambray-en-Tours -> Bonnes
Je profite d’une double occasion pour enrichir ce blog qui, je l’espère, aura l’occasion d’accueillir nombre d’aventures : le passage du 400ème kilomètre (je vous écris au 401ème!) ainsi que la casse de mon collier de selle qui m’impose d’attendre pendant 2h l’ouverture du Décathlon de Chauvigny – à 14h30 (les lundis matins doivent être savoureux chez les employés)
Mettons d’emblée fin au suspens impalpable : jusqu’ici tout va bien. Le temps n’est pas toujours clément, les timides rayons du soleil peine à se frayer chemin entre ces épais nuages qui me narguent depuis là-haut, mais le moral, lui, est pour le moment un fidèle allié sur qui je compte. Gardant à l’esprit les déserts qui miroitent plus au sud, et dont je peux déjà sentir le souffle éveiller mes imaginaires, je me contente presque gaiement de ces fines particules rafraîchissante dont je n’ai pour l’heure pas grand chose à craindre.
Les journées se déroulent entre champs, villages & coteaux, forêt plus ou moins dense, et quelques haltes sur les places des villes qui m’accueillent pour un midi. C’est aussi l’occasion d’échanger des sourires, des phrases à l’envolée, et quelquefois des conversations qui s’étendent, sur le voyage et ce qu’il comporte. C’est qu’Angelo, mon compagnon à 2 pattes, intrigue : se dresse fièrement à son arrière une plaque tamponnée : « World Tour »Alors je me plaît à observer le visage hébété des personnes qui tentent de déchiffrer ce que cela signifie. J’imagine que la plupart n’y sont pas, car lorsqu’on m’interroge sur mon périple, l’hébétude se transforme en véritable incompréhension mi-émerveillé mi-épouvanté par l’ouvrage: c’est comme si je leur annonçait que c’était à eux de partir ! S’ensuivent généralement de doux encouragements qui viennent remplir à nouveau, et continuellement, cette insondable jauge de courage.
Je roule environ 100km par jour. Je me suis assez rapidement laissé entraîner dans la zone où l’on ne compte plus les kilomètres, on roule parce qu’on le doit. On traverse mille paysages qui se dévoilent pudiquement à nous et ne sommes réduit qu’à un spectre mouvant dans ces infinités. L’idée me plaît, c’est un début de sentiment de voyage.
Le soir, j’ai parfois bivouaqué, dans un champs puis au bord d’un fleuve, jusqu’à comprendre qu’on en apprenait quand même vachement plus à échanger avec le monde qu’à lire les panneaux descriptifs. Alors aux alentours de 19h, je m’arrête et commence à sonner. Les regards se font d’abord méfiant, du pied de la porte : c’est-à-dire que ne se présente pas face à eux le plus charmant des visages dressé de la plus élégante toilette, mais je me présente, et la méfiance glisse progressivement vers de l’intérêt. Quelques minutes plus tard, voilà qu’on me propose le thé, les gâteaux, un dîner ou un pic-nique pour le lendemain, l’intérêt se transforme en tendre affection protectrice. C’est l’occasion de découvrir des histoires, des trajectoires de vie dont Zola ou Balzac vous écrirais les plus beaux romans, et dieu sait celles qui se cachent chez le voisin ou dans la maisonnée d’en face, et qui n’attendent rien d’autre qu’une oreille attentive pour être raconté. Alors le temps d’une soirée ou d’une matinée on s’oublie, on se dissout comme si nous n’étions pas l’étranger, et on emporte avec soi un bout de ces vies, et pour cela je remerci la famille Gradinaru, Victor & Ina, Jacques et Chantal!